TOUTE UNE HISTOIRE

Camarade soleil !

Ce poème de Jacques Prévert résonne comme un manifeste. En cet été 1936, les travailleurs découvrent une lumière inédite : celle des premiers congés payés.

Pourtant, deux ans plus tôt, tout aurait pu basculer. En 1934, la République vacille sous les menées de l’extrême droite. Syndicalistes et progressistes choisissent, face à la menace, le rassemblement pour le pain, la paix, la liberté. En deux années décisives, le paysage se métamorphose. Une majorité de députés progressistes est élue. Le programme du Front populaire, vainqueur des législatives de mai, ne prévoit encore ni quarante heures ni vacances payées. Mais la victoire électorale fait se lever l’espoir : « Enfin, la police ne serait plus au service du patron », souffle Pierre Monatte. La CGT, réunifiée, quintuple ses effectifs entre 1935 et 1937. Près d’un salarié sur deux rejoint les syndicats réunifiés. « Partout où la grève est possible, elle doit être décrétée. » Dès mai 1936, le mouvement se déploie. La joie fait son entrée dans les usines occupées.

Face à cette marée, le patronat tremble… mais pas seulement de peur. Nombre de grands patrons, rappelle l’historienne Annie Lacroix-Riz, ont déjà choisi leur camp : « Plutôt Hitler que le Front populaire ». Le modèle nazi – seize heures par jour, syndicats liquidés, grève interdite – enthousiasme une fraction croissante du capital français. Pourtant, en juin 1936, ce sont les travailleurs qui imposent leur loi. Grâce à la lutte, les salaires augmentent de 20 % en moyenne. Et les congés payés s’invitent à la table des négociations.

Dimanche 7 juin 1936 : le chef du gouvernement, investi la veille, réunit les patrons de la CGPF et les représentants de la CGT. La première négociation à chaud de l’histoire sociale commence. Les accords sont signés : conventions collectives, semaine de 40 heures, deux semaines de congés payés. Le 11 juin, la loi est votée par 563 voix contre une. Une révolution : pour la première fois les travailleurs ont droit au soleil.

L’été venu, les « trains rouges » emportent ces « salopards en casquette » – comme les nomme le parfumeur Coty.

« J’habitais en Bretagne, à 20 km de la mer, et je ne l’avais jamais vue ! », témoigne Marcelle Provins, ancienne ouvrière dans une usine de câbles électriques. De ses premières vacances en 1936, l’émotion est intacte en 2006, à 91 ans,

Aujourd’hui, ce droit est grignoté. En 2025, un Premier ministre a évoqué la monétisation de la cinquième semaine. Les inégalités explosent : seuls 42 % des bas revenus partent en vacances. Conquérir de bons salaires et pensions est vital. Mais chaque été, à chaque départ de colo, à chaque affectation CCAS, l’écho de 1936 vibre encore. « Camarade soleil, tu ne trouves pas que c’est plutôt con… ? » Merci aux grévistes. Et bonnes vacances.

Christophe Laborde

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